A force de chercher désespérément
un peu partout, que ce soit dans les religions orientales ou dans les sectes
plus ou moins suspectes que fleurissent en cette fin de millénaire,
les Occidentaux ont oublié qu’il existait chez eux une tradition
ancestrale qui valait bien celle des autres.
Il est vrai que bien souvent, c’est le goût de l’exotisme et de
l’ailleurs qui prime la réelle volonté de découvrir
en soi-même des vérités qui sont tellement aveuglantes
qu’on ne
les
voit plus. C’est alors que, dans notre civilisation contemporaine, se pose
le problème de la redécouverte des sources dont les courants
ont fait l’Europe et une partie du monde. Parmi ces sources, ce qu’on appelle
le Druidisme constitue une part essentielle de notre âme ignorée
ou même perdue tant dans l’oubli que dans le roman-feuilleton à
l’usage des nostalgiques inconditionnels du passé.
En effet, comme l’écrivait en 1879 Henri Gaidoz, fondateur
de la Revue celtique, « la religion des Gaulois est à la fois
peu connue et mal connue... parce que les documents qui la concernent sont
bien loin d’avoir été réunis et classés ».
Un siècle plus tard, on connaît davantage de documents tant
archéologiques qu’historiques, et on les a mieux classés,
mais il reste beaucoup à faire avant de savoir qui étaient
les druides et en quoi consistait exactement leur doctrine et leur culte.
D’abord, il faut signaler que le mot druidisme est un terme récent,
fabriqué au XIXème siècle, sur le nom que les Gaulois
donnaient à leurs prêtres. Ensuite, la mauvaise interprétation
du nom même des druides a conduit à bien des fantasmes. La
faute en revient d’ailleurs à Pline l’Ancien qui, lorsqu’il parle
des Celtes, suppose que le nom des druides provient du grec drus qui signifie
« chêne ».
Ainsi est née l’image d’Epinal du druide cueillant le gui sur
un chêne avec une faucille d’or, image qui fausse considérablement
la compréhension historique du phénomène socioculturel
qu’est le druidisme. Certes, la cueillette du gui est un rituel druidique,
l’un des rares qui l’on connaisse, mais il faut savoir que l’on ne trouve
guère de gui sur les chênes. Aussi, Pline l’Ancien précise
que les druides cueillaient ce qui « sur le chêne ou tout autre
arbre pris symboliquement comme un chêne », et cela parce que
le chêne, pendant toute l’Antiquité, a été considéré
comme l’arbre divin par excellence, une représentation concrète
de l’énergie divine.
UNE CLASSE SACERDOTALE MULTIFONTIONNELLE
Mais comment peut-on admettre que les Celtes aient eu besoin d’emprunter
aux Grecs le terme par lequel ils désignaient leurs prêtres
? En fait, il est impossible, linguistiquement parlant, que le mot druide
provienne de drus. Le mot est purement celtique, composé de deux
éléments, dru, qui est un préfixe superlatif (comme
l’adverbe français très), et wid, racine apparentée
au grec idein et au latin videre. Les Druides gaulois (et bretons et irlandais)
sont donc les très voyants ou les très savants, ce qui correspond
parfaitement avec leurs fonctions essentielles : la sagesse, la tradition,
la science, la prévision. Car les druides formaient une classe sacerdotale
non seulement très puissante et très influente, mais également
multifonctionnelle.
Les témoignages ne manquent pas sur ce sujet, tant chez les auteurs
grecs et latins que dans les récits irlandais du haut Moyen-Age
collectés en gaélique par les moines des grandes abbayes
irlandaises, tout cela constituant des sources précieuses et indiscutables.
Les Druides étaient donc des prêtres bien sûr, mais
aussi des
philosophes,
des juristes, des professeurs, des médecins, des devins, incontestablement
des magiciens, et parfois même des stratèges militaires. Ils
étaient en quelque sorte l’âme de la société
celtique, et, sans eux, cette société n’aurait pas existé
sans une société de type celtique. Car tout l’édifice
social des peuples celtes repose sur l’alliance sans faille du druide et
du roi, à l’image du mythe védique de Mithra-Varuna, double
aspect complémentaire de la souveraineté. Ce sont les Druides
qui font désigner les rois. Lors d’une assemblée, nul ne
peut parler avant le roi, mais le roi ne peut parler avant le druide, ce
qui indique clairement sa primauté.
UNE DOCTRINE COMPLEXE
Les Druides imprègnent absolument toutes les couches de la société
celtique, aussi bien celles des Gaulois, des Bretons et des Irlandais,
que celle des Galates d’Asie mineure, rescapés d’une expédition
gauloise dans les Balkans. Les peuples celtes n’ont jamais connu d’unité
réelle et, malgré leur présence dans une très
grande partie de l’Europe, ils n’ont jamais constitué un empire.
En fait, leur seul véritable ciment a été cette religion
druidique. Mais quelles étaient les bases et les doctrines du druidisme
?
C’est là où les informations deviennent précaires,
fragmentaires. Tout ce que l’on sait, c’est qu’ils enseignait l’immortalité
de l’âme et une sorte de renaissance dans un Autre Monde. Et, en
partant de divers témoignages, on peut supposer que les personnages
qu’on appelle des dieux n’étaient en réalité pour
eux que des fonctions divines représentées sous une forme
allégorique et concrète. Il n’y avait donc qu’un seul dieu,
mais insaisissable, incompréhensible et innommable en tant qu’être
absolu.
Cela explique d’ailleurs la facilité avec laquelle les peuples
celtes sont passés insensiblement du druidisme au christianisme.
On peut ainsi ajouter que cette doctrine favorisait le développement
de l’individu, tout être humain étant capable de dépassement,
d’héroïsme même, pour parvenir à un très
haut degré de connaissance et de sagesse, pour ne pas dire de sainteté.
Mais pour en arriver là, il fallait être partisan d’un Libre-Arbitre
absolu mettant en valeur la notion de volonté, ce qui conduit à
penser que la conception celtique du Bien et du Mal n’avait plus rien à
voir avec les morales méditerranéennes.
Tout cela semble avoir été récupéré
en grande partie dans cette pseudo hérésie chrétienne
qu’est le Pélagianisme, doctrine d’un théologien et moraliste
breton auquel s’opposa vigoureusement Saint Augustin. Quant au celte druidique,
en dehors de quelques descriptions dont celle de Pline sur la cueillette
du gui et ses prolongements, notamment à propos de l’étrange
rituel dit de « 1’œuf de serpent », on ne le connaît
pratiquement pas. Des sacrifices humains ? Peut-être, comme chez
tous les autres peuples de l’Antiquité, mais on n’en a aucune certitude.
Des incantations magiques ? C’est incontestable, mais leur véritable
nature est bien mystérieuse.
PAS DE DRUIDE SANS SOCIETE CELTIQUE
Ce que l’on peut affirmer, c’est que les Druides officiaient non pas
dans des temples bâtis, mais en pleine nature, au milieu des forêts,
dans ce qu’on appelle le nemeton, la « clairière sacrée
», terme qui provient d’une racine nem désignant le ciel,
au sens religieux, que l’on retrouve d’ailleurs dans le mot latin nemus,
« bois sacré ». Sous l’occupation romaine, les druides
ont été interdits d’enseignement parce que leur système
de pensée était en contradiction avec le système romain.
Le druidisme s’est alors longuement dégradé jusqu'à
devenir sorcellerie de village. En Grande-Bretagne et en Irlande, il a
subsisté plus longtemps, mais il a fini par se diluer dans le christianisme.
Le druidisme, malgré certaines réminiscences sporadiques
dans les traditions et la littérature des peuples celtes christianisés,
est mort de la belle mort vers le VIème siècle de notre ère,
en même temps que disparaissaient politiquement les sociétés
de type celtique. Dans ces conditions, comment considérer le druidisme
actuel qui semble connaître un regain de popularité ? Avant
tout jugement de fond, il faut préciser qu’il s’agit d’une simple
reconstitution conjecturale.
C’est en réalité un néo-druidisme qui ne remonte
pas plus haut que la fin du XVIIIème siècle, au Pays de galles,
en particulier par les soins de l’érudit - et quelque peu illuminé
- lolo Morganwg, fondateur de la Gorsedd des Druides, Bardes et Ovates
de l’Ile de Bretagne. Toutes les associations néo-druidiques de
notre époque dépendent à des degrés divers
de cette filiation et, malheureusement, d’une abondante littérature
pseudo-ésotérique entièrement fabriquée qui
ne repose que sur des conjectures et un syncrétisme peu convaincant.
Qu’il y ait parmi les néo-druides des gens qui cherchent sérieusement
à retrouver l’antique doctrine de nos ancêtres, cela ne fait
aucun doute. Mais pourquoi se prétendre druide dans une société
qui n’est pas celtique alors qu’un druide ne peut exister que dans le cadre
d’une société de type celtique ? Mais cette réserve
plutôt critique étant émise, il apparaît nécessaire,
à l’aube du troisième millénaire, d’approfondir la
connaissance du druidisme, car c’est peut-être là que dort
la véritable spiritualité occidentale.