Les Celtes de l'île de Bretagne, les Bretons, allaient
changer le destin de l'Armorique. Eux aussi soumis à l'empire romain,
ils conservèrent une relative autonomie, leur langues et leurs traditions.
Du IV au VIème siècle, ils émigrèrent
en masse en Armorique, sous la pression des pirates germaniques, les angles,
les jutes et les saxons. Ceux-ci après avoir prêté
main-forte aux Bretons s'estimaient insuffisamment payés et commencèrent
à envahir l'île en massacrant les populations conquises. Avec
le massacre de Thanet (Jutes massacrant les civils) en 449, commençait
pour les Bretons une longue période de résistance à
l'envahisseur germain, marquée de reculs successifs et de vagues
d'émigration vers la Bretagne continentale, coupée de succès
éphémères (victoire d'Arthur en 520), jalonnée
de ruines et de deuils dont les bardes (Taliesin, Neirin alias Aneurin,
Myrddyn) ont gardés le souvenir.
L'émigration eut un caractère particulier: les clans
entiers (kenedl) émigrèrent sous la direction de leur marc'h-tiern
ou d'un prêtre, fondant de nouveaux établissements en Armorique
qui prit désormais le nom de Bretagne. La plupart des émigrants
venaient du sud-ouest de la (Grande-)Bretagne; parmi les nouveaux arrivants
se trouvaient donc les descendants des immigrés armoricains fuyant
l'oppression romaine. Ils constituèrent rapidement plusieurs royaumes,
bien avant que le royaume franc ne se forma (Broerek ou Bro-Warog, Domnonoée,
Kerne-Cormouailles). Ceci est très important sur le plan juridique:
en effet, la Bretagne ne peut en aucun cas être considérée
comme une région résultant du démembrement de la France
par cession d'apanages ou de fiefs. La Bretagne se présente comme
un pays structuré et organisé antérieurement à
la France. Ces considérations juridiques ont joués un rôle
important plus tard, lorsque les souverains Bretons défendaient
la liberté de leur nation face aux prétentions et aux velléités
d'expansionnisme francs, ainsi que lors de l'union franco-bretonne.
Les mobiles de cette migration échelonnée sur près
de 15 décennies offrent un sujet de discorde aux historiens. La
tradition voudrait que les Bretons aient fui devant l'invasion de Jutes,
angles et autres Saxons arrivés en conquistadores sur le continent
armoricain de Letavia ("la terre en longueur" ou "du littoral").
Saint Gildas, premier en date, mais aussi le moins sérieux des historiens
bretons, a brossé de cet exode un tableau terrifiant:
"Les Bretons s'enfuyaient devant les anglo-saxons comme
devant le feu... Ils se rendaient au pays d'outre-mer avec de grands gémissements
et, sous leurs voiles gonflées, au lieu de la chanson des rameurs,
ils entonnaient ce psaume: "Seigneur, Votre main nous a livrés comme
des agneaux à la boucherie et Elle nous a dispersé parmi
les nations"" (cité par Herry CAOUISSIN dans Breizh, visions
d'Histoire)
Nous savons maintenant que ces émigrations remontaient à
la plus haute antiquité, les divers peuples des rivages de Mor-Breizh
étant en liaisons commerciales et que, momentanément interrompu
par l'invasion romaine, elles s'intensifièrent à partir du
IIIème siècle, lorsque l'empire eut consolidé ses
bases dans la péninsule armoricaine:
"Tout le nord de l'Armorique reçut d'eux (les
immigrants) jusqu'à la Dossen, le nom de Domnonée, qui
était celui de la région insulaire, dont apparemment ils
venaient, et qui ne fut pas inquiétée par les Saxons avant
le VIIème, voire le VIIIème siècle. A l'ouest de la
Dossen, le pays reçut le nom de Léon, importé du sud
du pays de Galles, qui ne reçut jamais la visite des Saxons, sinon,
et pas avant le XIème siècle, celle guère plus amène
des Normands. Il aurait donc fallu que les fuyards proviennent de la région
de la Tamise, occupée au V et VIèmes siècles. Mais
comment auraient-ils pu s'embarquer, avec femmes et enfants, dans des bateaux
à eux, au cours de plusieurs générations sur une côte
tenue sur toute sa longueur par les envahisseurs, qui de là poussaient
leur incursions vers l'intérieur? Il faudrait donc supposer que
les fuyards se seraient d'abord déplacés vers l'ouest, vers
les territoires restés indépendants et de là, ensuite,
se seraient librement embarqués dans les ports celtes. Mais dans
ce cas, on ne plus parler de fuyards, il s'agit de réfugiés
se transformant en émigrants." (Jean LA BENELAIS, La tradition
politique bretonne in La Bretagne réelle, n°434,
décembre 1980)
Ces émigrants n'arrivaient pas en conquérants, mais en réfugiés,
contraint par la disette, la surpopulation bretonne, la pression démographique
des Pictes et des Gaëls et la faillite du régime économique
romain, de trouver une terre d'asile où ils pourraient fonder un
nouveau foyer, bâtir des églises consacrées au culte
du Christ, semer et moissonner sur des landes trop longtemps demeurés
en friche. Gabiers, soldats-laboureurs et apôtres de la chrétienté,
tels nous apparaissent ces lointain ancêtres.
Il semble que les migrations se soient d'abord effectuées
dans un climat détendu et pacifique puis prirent le caractère
d'une véritable débandade provoquée par la ruée
des Saxons dans le sud-ouest de l'île de Bretagne.
Toujours est-il que ce furent en grande majorité, les ressortissants
de ces contrées insulaires du sud-ouest (le Devon, les Cornouailles,
le Pays de Galles actuels) qui entreprirent cet exode en Armorique.
Des familles entières (parfois même toute la population
d'un village) s'embarquaient à destination du littoral ouest de
l'ancienne Gaule. Ces populations n'eurent aucun mal à s'établir
sur les côtes puis à l'intérieur des terres. En effet,
les vastes étendues inhabitées ne manquaient pas. Il y avait
de la place pour tout le monde. En outre, les nouveaux venus parlaient
une langue proche de celle des Armoricains. Ils ne furent donc pas considérés
en ennemis mais littéralement en cousins... "à la mode de
Bretagne". Ils étaient chrétiens, zélateurs d'une
foi qui avait imprégné l'Armorique dès la fin du IIIème
siècle après le martyr des deux frères nantais Donatien
et Rogatien. Les clercs, les moines, les abbés, les évêques
et les chefs des communautés religieuses jouèrent, en la
circonstance, un rôle comparable à celui de Moïse, entraînant
et guidant ses ouailles vers la Terre Promise.
De nombreuses légendes content les miraculeuses traversées
de ces élus de Dieu, qui n'hésitaient pas à affronter
la fureur des flots. Il s'agissait, en fait, de barques lestées
de grosses pierres pour leur éviter de chavirer en haute mer. Cette
pratique était courante à l'époque.
Ainsi arrivèrent sur les côtes armoricaines, Budok,
évangélisateur du Cap Sizun, Gildas, sanctificateur du Morbihan,
Ronan (l'hermite de la forêt du nevet), Samson, fondateur de l'abbaye
de Dol et Guenole, de celle de Landevennek. Citons aussi Tugdual et Malo
qui choisirent respectivement Tréguier et Aleth pour centre de leur
apostolat. A l'instar de saint-Malo, de nombreuses localités -saint-Brieuc,
saint-Lunaire, etc- prirent par la suite le nom des pieux personnages qui
avaient élu domicile dans leur district. La Bretagne était
devenue la terre des saints, non seulement celle des neuf saints fondateurs
(Malo, Samson, Brieux, Tugdual, Pol Aurélien, Kaourantin, Patern,...)
mais de... 7847 autres vénérés par la tradition au
cimetière de Lanrivoaré en Léon! Il est inutile de
préciser que la majorité d'entre eux ne furent pas canonisés
par l'Eglise. La ferveur populaire s'est chargée elle-même
l'auréole à plusieurs milliers de chefs spirituels. Ce fut
le cas, entre autres, de la pieuse Nennok et de la vénérable
Evette qui furent sans doute les premières femmes à bénéficier
de la vénération des foules.
Les Bretons qui peuplèrent l'Armorique demeuraient groupés
en fonction de leurs régions d'origine. Les terres où ils
s'établirent prirent le nom de leur régions d'origine. C'est
ainsi que les Dunnonii (issus du Devon) baptisèrent Domnonée
la contrée où ils se fixèrent sur la côte nord,
approximativement entre le mont saint-Michel et Lannion. A l'ouest de cette
dernière ville, et jusqu'aux rives de l'Aulne, le territoire occupé
par des Gallois devint le Léon en souvenir d'une de leur localité,
Kaer Leon, par ailleurs fief du mythique chef de guerre Arthur. Le sud-ouest
de la péninsule prit le nom de Cornouailles, en raison des nombreux
Cornovii émigrés des Cornouailles insulaires.
Dans chaque village, la vie s'organisa selon des rites et des
coutumes plus ou moins calqués sur ceux d'outre-Manche. Les familles
s'assemblèrent à proximité d'un monastère ou
de la retraite d'un ermite (lan) et formèrent un paroisse
(plou). Pour la diriger, on élit un tiern, généralement
l'abbé ou l'ermite local, ou à défaut, un laïc
dont la compétence était reconnues de tous ses concitoyens.
Sous sa direction, la population défricha, sarcla, récolta,
éleva et édifia des habitations.
Les plous situés dans une même région formaient
un pou, c'est-à-dire un district administré par un
marc'htiern,
et l'ensemble de pous peuplés de résidents de même
origine constituaient une fédération ou principauté
appelée bro. On en dénombrait tout au plus 4 ou 5:
Domnonée, Leon, Kerne (Cornouailles), Poher, Waroc'h (Gwened) soumises
à l'autorité d'un gouverneur central.
Lors de leur implémentation sur le continent, les Bretons
n'ayant guère ressenti d'hostilité de la part des Armoricains,
n'éprouvèrent pas non plus de difficulté à
les intégrer progressivement à leurs communautés.
La fusion des deux populations s'opéra donc sans heurt, tandis que
le reste de la Gaule subissait le choc des invasions barbares.
La situation allait-elle changer quand, vers le milieu du Vème
siècle, les Francs, après avoir fini les Wisigoths, les Vandales,
les Huns et les Burgondes, purent se considérer comme les seuls
Barbares, maîtres de l'ancienne Gaule? Il leur restait à conquérir
la Bretagne. Tout d'abord, ils y renoncèrent pour plusieurs raisons,
dont la plus importante semble être qu'ils considéraient cette
acquisition comme inutile? Qu'iraient-ils donc faire sur ces côtes
éventées, soumises au raids de pirates et dans ces landes
rases, ces marécages et ces forêts impénétrables?
Plus tard, lorsque Clovis eut réalisé l'union de
ses territoires avec le concours des évêques, la monarchie
franque changea d'avis. Plusieurs raids furent entrepris aux lisières
de la Bretagne. D'abord repoussées, ces incursions nourries d'effectifs
de plus en plus nombreux et de mieux en mieux armés permirent aux
Francs de se rendre maître des diocèses de Rennes, Nantes
et Vannes.